Interview avec le neurobiologiste Maksim Kireev

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Interview avec le neurobiologiste Maksim Kireev
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Début:
13:00
Fin:
13:00

La bibliothèque du Centre culturel et scientifique russe de Bruxelles présente une interview avec Maksim Kireev, l’un des plus grands spécialistes de la Fédération de Russie dans les domaines de la neurobiologie et de la psychophysiologie, docteur et chef du laboratoire d’imagerie cérébrale de l’Institut du cerveau humain N. P. Bekhtereva de l’Académie des sciences de Russie.

  • Bonjour, Maksim. Pourriez-vous me dire, s’il-vous-plaît, où vous vous trouvez actuellement ?

 

Bonjour, je suis à Saint-Pétersbourg, à l’Institut du cerveau humain Natalia Petrovna Bekhtereva de l’Académie des sciences de Russie, dans le laboratoire d’imagerie cérébrale. Actuellement, nous menons des recherches dans notre laboratoire sur le fonctionnement du cerveau à partir d’informations verbales, à l’aide d’un tomographe à résonnance magnétique. C’est l’un des sujets de recherche principaux de notre Institut, c’est-à-dire la façon dont notre cerveau produit le langage.

 

  • Pour simplifier, si j’ai bien compris, vous cherchez « l’ampoule » qui s’allume dans notre cerveau en réponse au son de tel ou tel mot ? Et votre tâche et de déterminer exactement où elle se trouve ?

 

Malheureusement, malgré nos recherches approfondies dans le domaine, nous n’avons pas trouvé cette « ampoule », mais vous n’êtes pas loin de la vérité. En fait, nous surveillons les changements de l’activité neuronale dans tout le cerveau, en enregistrant les changements dans le flux sanguin cérébral.

 

  • Vous êtes l’un des principaux spécialistes de Russie dans les domaines de la neurobiologie et de la psychophysiologie. Pourriez-vous me dire, s’il-vous-plaît, quels sont les principaux évènements dans ce domaine actuellement ? Quelles sont les principales découvertes et quels sont les sujets qui intéressent le plus les scientifiques ?

 

C’est un domaine très vaste, c’est pourquoi il m’est difficile de donner une réponse exhaustive à cette question. Mais une chose est sûre, les recherches les plus intéressantes sont celles qui se trouvent entre deux disciplines. Comme par exemple, la neurolinguistique, qui étudie comment chaque mot, ainsi que le langage, sont stockés et traités dans le cerveau des individus, ou encore la psychophysiologie, qui étudie la relation entre l’activité physiologique du cerveau et les phénomènes mentaux.

 

  • Quels sont actuellement vos projets les plus intéressants ?

 

L’un des projets lancés récemment par notre laboratoire est consacré à l’étude de l’influence de la virtualisation des interactions sociales sur le fonctionnement des systèmes cérébraux humains qui assurent le traitement des informations socialement significatives. Cette question est particulièrement d’actualité, par rapport à la pandémie de Coronavirus, lorsque notre communication a été largement « transférée » en ligne. En fait, il existe des systèmes cérébraux qui façonnent l’idée que nous avons des pensées des autres personnes. Dans une situation normale, nous recevons une grande quantité d’informations sur notre interlocuteur. La lecture, par notre cerveau, de ses mimiques, de son intonation, de sa posture et de son apparence nous aident à deviner ce qu’il a en tête. Ce système nous permet d’exister dans la société et d’interagir avec les autres membres de la société. De cette façon, notre cerveau reçoit les informations socialement significatives et les utilise pour adapter notre comportement. La pandémie a fortement réduit la quantité d’informations que nous avons sur notre interlocuteur. La diminution de la quantité d’informations socialement significatives est due à l’inévitable virtualisation de nos contacts sociaux. Beaucoup d’universités, d’écoles et de spécialistes sont passés à l’enseignement et au travail à distance. En quelque sorte, nos recherches permettent de répondre à la question suivante : ces systèmes cérébraux fonctionnent-ils différemment si un professeur d’université donne cours dans un auditoire ou s’il donne cours sur zoom, lorsque la majorité des étudiants éteignent leur propre transmission d’image et que le professeur ne voit que des carrés noirs ? Comment l’anonymat de l’interlocuteur influence-t-il la façon dont notre cerveau perçoit la situation ? Aujourd’hui, nous pouvons déjà affirmer que le fonctionnement du système de traitement de l’information socialement significative est essentiellement réorganisé dans des conditions données, certains de ses segments sont incomplets, tandis que d’autres sont au contraire hyperactifs. C’est probablement lié à la nécessité de compenser le manque d’informations reçues et à une certaine « reconsidération » de l’image de l’interlocuteur.

 

  • Nous savons que vous avez également mené des recherches au sujet des mensonges. Pourriez-vous, s’il-vous-plaît, nous en dire plus à ce sujet ? Est-ce normal de mentir ? 

 

Oui, tout à fait. Nous avons étudié cette problématique et je peux affirmer que je suis d’accord avec les nombreux chercheurs réputés qui ont découvert que le mensonge est normal. Natalia P. Bekhtereva a découvert que nous avons dans notre cerveau un système de détection des erreurs, qui nous signale que nous faisons quelque chose de mal. Qu’est-ce qu’un mensonge ? Un mensonge c’est une erreur, mais qui est commise délibérément. Notre détecteur d’erreur le détecte et nous empêche de prendre du plaisir à mentir. C’est une étude très « russe ». Traditionnellement, dans la littérature classique russe, le héros principal commet une erreur et éprouve ensuite des remords. Voilà comment notre système de détection des erreurs fonctionne. Un autre fait intéressant est que l’alcool atténue un peu le fonctionnement de ce système, c’est-à-dire que nous perdons notre contrôle de soi.

 

  • Pouvons-nous dire que le mensonge est le résultat de la sélection naturelle lors de notre évolution et que la capacité de mentir a été conservée lors du processus de développement des êtres humains ?

  

Le mensonge est un mécanisme d’adaptation sociale très important et est très probablement le résultat de la sélection naturelle lors de notre évolution. Voici un exemple très simple. Un matin, une femme demande à son mari si elle est jolie. La seule réponse correcte est : « Chérie, tu es toujours jolie ». Dans le cas contraire, cela pourrait entraîner une sorte de bouleversement social. Les personnes qui disent toujours la vérité sont parfois insupportables.

 

  • Maksim, aujourd’hui le domaine de la neurobiologie est très intéressant pour les amateurs. Quelles ressources pourriez-vous conseiller pour comprendre le sujet et pour s’en faire une idée ?

 

Selon moi, c’est une question assez compliquée. Comme l’a dit l’écrivain contemporain Evgueni Germanovitch Vodolazkine : « Pour écrire un livre, je dois tuer le philologue professionnel qui est en moi ». Je ressens la même chose, lorsque l’on me pose des questions sur la littérature scientifique populaire. Pour pouvoir l’apprécier, je dois tuer le neurobiologiste qui est moi, car mon spécialiste intérieur réagit à des généralisations assez audacieuses. Néanmoins, pour les personnes qui s’intéressent à la neurobiologie, je conseille de commencer avec les conférences de Tatiana Vladimirovna Tchernigovskaïa. Celles-ci sont très accessibles et vous permettent d’obtenir des connaissances de qualité et une idée des évènements du monde de la science du cerveau. Les livres de Natalia Petrovna Bekhtereva et d’Alexandre Romanovitch Louria peuvent également vous aider à vous rendre compte de la complexité de cette science. Si vos lecteurs veulent réellement devenir scientifiques, je recommande le livre très intéressant et très connu d’Hans Selye « Du rêve à la découverte ».  

  • Et quelles sont vos œuvres de fiction préférées ? Il est évident que vos lectures sont principalement des œuvres scientifiques, mais néanmoins, quels sont vos auteurs et œuvres préférés ?

 

En effet, pour l’instant, il m’est assez difficile de trouver du temps pour lire pour le plaisir. Mais j’essaye de lire de la fiction, en restant fidèle à la littérature russe classique : Alexandre Nikolaïevitch Ostrovski, Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Nicolas Vassilievitch Gogol, etc. J’aime aussi la prose russe moderne. Comme par exemple, l’une des œuvres les plus brillantes et fortes, « Лавр » (« Lavr », publié en français sous le titre « Les Quatre vies d’Arseni ») d’Evgueni Vodolazkine. En général, vous pouvez vous renseigner sur les écrivains russes contemporains grâce à l’œuvre de Zakhar Prilepine « Именины сердца: разговоры с русской литературой » (non traduit en français). Comme auteur soviétique, j’aime Leonid Leonov, qui a écrit par exemple « Русский лес » (publié en français sous le titre « La Forêt russe »). J’aime aussi beaucoup les œuvres socio-historiques, comme par exemple le roman anti-utopique d’Alexandre Zinoviev « Глобальный человейник » (« La fourmilière globale », non traduit en français).

 

  • Nous savons, qu’en tant qu’étudiant, vous étiez passionné de philosophie allemande, et plus particulièrement des travaux d’Hegel. Quelle est l’importance de la philosophe dans notre vie actuelle ? Influence-t-elle la formation de la pensée des scientifiques ?

 

Je trouve que la philosophie est une discipline très importante dans le système d’éducation moderne, qui forme notre conception du monde. C’est un domaine très dense de la connaissance humaine, qui influence notre conscience. 

 

  • Maksim, qu’est-ce qui a influencé votre choix de future profession ? Pourquoi précisément la neurobiologie ?

 

A l’école, j’étais fasciné par le travail de Freud. C’était terriblement intéressant mais je ne comprenais rien. C’est pourquoi j’ai décidé de répondre à certaines de mes interrogations en étudiant la physiologie humaine et ensuite la neurobiologie. A l’Université, mon directeur de recherche était l’Académicien Alexandre Danilovitch Nozdratchev. J’ai ensuite commencé mes travaux de recherche à l’Institut du cerveau humain sous la direction de Sviatoslav Vsevolodovitch Medvedev. 

 

  • Et dernière question. Que souhaitez-vous à nos lecteurs ?

 

De lire ! La lecture est la voie vers le développement intellectuel et une longue vie saine. 

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